L a communauté de Petite-Côte prend le nom de LaSalle en 1924 à l’initiative de son premier maire, Vital Benoît, francophone comme la majorité du conseil municipal (il est originaire de Pain Court), qui fait fortune au cours des années 20 grâce à la contrebande de bière et de whisky facilitée par l’abondance de canaux et de criques entre LaSalle et Rivière-aux-Canards qui permettent de se cacher des autorités et traverser discrètement en canot ou en bateau à moteur (sur l’eau ou sur la glace). Un des hommes les plus riches du comté d’Essex, Vital Benoît est également promoteur immobilier, il est le premier à développer LaSalle, et propriétaire d’hôtels (qui faisaient surtout office de tavernes et de salons de jeu), dont les mythiques Wellington et Château LaSalle ainsi que la brasserie Hofer adjacente (toujours conservés), reliés à Windsor par le tramway et qui lui ont tous servi à écouler sa marchandise. Un de ses fils, Milton Ernest Benoît, surnommé “Whitey” à cause de
la chevelure toute blanche qu’il arbore depuis sa jeune vingtaine (pas surprenant quand on sait le genre de vie qu’il a menée), participe encore plus activement à la vie interlope et clandestine de Windsor durant la Prohibition. Impliqué dans le trafic de diamants avec le tristement célèbre “Purple Gang” de Détroit ainsi que dans la contrebande d’alcool, Whitey est également bookmaker et videur dans certains bordels du centre-ville (les propriétaires et les prostituées, de jeunes filles de familles
pauvres, souvent originaires du Québec, appréciaient avoir quelqu’un qui parlait français). Durant les années 50, il est à la tête d’un vaste réseau de faux chèques dans le sud de l’Ontario qui sera démantelé et qui le conduira en prison.
Les francophones sont particulièrement impliqués dans le trafic d’alcool en Ontario et la contrebande d’alcool avec les Etats-Unis durant la période de la Prohibition qui coïncide avec les années 20. La raison principale est leur bilinguisme ainsi que leurs liens étroits avec le Québec (notamment autour de Montréal où plusieurs francophones de la région avaient de la famille), où la
vente d’alcool était encore permise. Ils serviront d’intermédiaires et compteront parmi les principaux importateurs et fournisseurs de boisson pour des villes comme Windsor, Détroit, Cleveland, Chicago et même Saint-Louis. Il n’est donc pas surprenant de voir que certains des plus importants “bootleggers” ou “rumrunners” de l’époque sont francophones. Comme Art (Arthur) Gignac ou
Blaise Diesbourg, de Belle Rivière, qui va prendre le surnom de “King Canada” et qui va faire des affaires aussi bien localement à partir de son hôtel de Pointe-aux-Roches, que de l’autre côté de la frontière avec le Purple Gang et le Jew Navy de Détroit ou le célèbre Al Capone de Chicago. Il est un des premiers à effectuer le transport de la marchandise par avion, et non plus uniquement par bateau, par voiture ou par camion.

Il y a aussi les fameux “roadhouses” où les pièces cachées, faux murs et étagères coulissantes pouvaient faire disparaître la boisson illicite en un instant tels que le Golden House à Tecumseh, tenu par Alphonse Pitre et sa femme, ou le plus célèbre et le plus chic d’entre tous, le Island View Hotel, mieux connu sous le nom d’Abar’s, du nom de famille de son principal propriétaire,
Alexandre Hébert, qui trouvait que cette déformation orthographique en anglais correspondait le mieux à la prononciation phonétique de son nom en français. Construit stratégiquement au bord de la rivière Détroit, pratiquement en face et à courte distance de Belle Isle du côté américain (les caisses de bière et les barils de whisky quittant régulièrement ses multiples quais), Abar’s et sa flamboyante hôtesse, Mme Marie Hébert, toujours parée de ses bijoux et de ses fourrures, a reçu pendant ses belles années les plus prestigieux visiteurs, des plus grandes familles de Détroit (les Ford, Fischer, Dodge) aux célébrités du moment, de Babe Ruth à Al Capone en passant par les vedettes de cinéma, venus dans leurs plus élégantes tenues pour y manger somptueusement et boire librement.
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La géographie du Détroit occupe une place centrale dans un autre volet du patrimoine régional. Grâce à leur longue intimité avec la topographie riveraine, les francophones du Détroit ont largement profité de la Prohibition pour s’adonner à la contrebande d’alcool aux États-Unis. Les légendes de “bootleggers” dissimulant leurs cargaisons illégales dans les canaux, marais et raccrocs du Détroit, les expédiant en Ford modèle T sur la glace en hiver, ou les cachant dans des boisseaux de tomates destinés au marché américain, figurent abondamment dans la tradition orale de la région. Plusieurs livres populaires célèbrent les
exploits de ces « hommes durs » comme Vital Benoit et Johnny Diesbourg, ainsi que des frères Arthur “Muskrat” et “Whiskey Jack” Laframboise. La municipalité de LaSalle fut incorporée en 1925 afin d’obtenir un bureau de douanes pour faciliter l’exportation de liqueurs officiellement destinées à « Cuba » mais en réalité détournées vers le marché américain dès que les cargaisons traversaient la rivière. L’église Sacré Cœur de LaSalle fut même érigée grâce aux dons des “bootleggers”. (Marcel Bénéteau, “Détroit comme lieu de mémoire francophone”)
Marty Gervais, The Rumrunners: A Prohibition Scrapbook, Windsor, Biblioasis, 2011
https://swoda.uwindsor.ca/node/1755
